Dimanche 21 juin 1970, en l’église Notre-Dame de Bon Voyage à Cannes, Mgr Jean Mouisset ordonnait prêtre Jacques Proal, né dans cette ville en 1943. Six jours plus tard, samedi 27 juin, en la cathédrale Sainte-Réparate à Nice, l’évêque ordonnait prêtres, Michael Turner, Henri Freidier (tous deux décédés), Bernard Veïsse et Jean-Louis Giordan, nés à Nice en 1937 et 1944. Témoignages recueillis au cœur de l’été.

Un demi-siècle de sacerdoce, impressions

Jean-Louis Giordan : J’accueille ce jubilé avec joie. Quand je regarde en arrière, il s’en est passé des choses, des rencontres, des joies, des peines partagées… J’ai été très heureux de tout ce qui m’est arrivé, avec des expériences très diverses.

Jacques Proal : Cinquante ans, ça ne paraît pas long, au contraire. J’ai eu la chance d’être ancré dans les réalités des gens, d’avoir toujours été attentif à leurs réalités économiques et sociales. La joie, c’est cette diversité de ministères qui ont été les miens, et leur complémentarité.

Bernard Veïsse : Ce sont les noces d’or d’une vocation acceptée et vécue, je pense, avec beaucoup de joie, et avec quelques difficultés comme pour tout le monde. Il y a eu des rencontres qui m’ont soutenu et encouragé pendant ce temps de réponse puisque, à l’image d’un couple qui répond chaque jour à son amour, on répond, nous prêtres, chaque jour à ce « oui » exprimé à notre évêque. J’ai toujours été très heureux dans mes différents ministères même si, au début, j’étais sceptique sur certains qui m’ont été confiés. Il y en a que j’ai choisis, d’autres que l’on m’a aidé à accepter.

Mgr Bernard Veïsse

Un premier ministère, auprès de la jeunesse, pas toujours attendu

BV : De 1971 à 1987, j’ai été aumônier des étudiants en droit et lettres. Le CCU, Centre catholique universitaire, avait été bâti sur l’emplacement d’un ancien couvent situé rue de France. Il y avait une très belle communauté. Ce fût un ministère très gratifiant alors que, dans la lettre adressée à l’évêque, je disais vouloir être en montagne, en équipe de prêtres et en paroisse. Et j’ai été nommé seul, à Nice, aumônier des étudiants. J’habitais sur place, ce qui était un gros avantage. Il y avait une tension formidable. C’était encore mai 68 dans les têtes, dans la continuité de Vatican II, avec des discussions religieuses, certes, mais surtout politiques entre ces jeunes adultes de tous bords. Le CCU, c’était leur maison. Certains venaient de La Réunion, de la Martinique, ou d’autres départements. Durant mes études, j’avais fait sept années de droit. Une fois aumônier des étudiants, je me suis inscrit en histoire pour voir le fonctionnement de l’intérieur. Pour la maîtrise, j’ai fait une étude sur la vie communale à Roquesteron au XVIIIe siècle. Je suis resté lié avec beaucoup d’étudiants, présents lors de mes anniversaires, soixante, soixante-dix, quatre-vingts ans.

JP : J’avais demandé à être aumônier de jeunes, et j’ai été aumônier dans l’enseignement technique au lycée Les Eucalyptus à Nice pendant une dizaine d’année. Je succédais au père Vincent Marchisio. J’avais une salle de classe pour faire l’aumônerie. On n’était pas très nombreux, il y avait des jeunes qui faisaient du scoutisme. Ça m’a permis d’être proche d’un certain nombre d’enseignants qui n’étaient pas chrétiens. Dès les débuts de mon ministère, j’ai souhaité relancer des équipes de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). J’ai aussi été amené à prendre des équipes de la Jeunesse indépendante chrétienne (JIC) et de la Jeunesse indépendante chrétienne féminine (JICF). Puisque je bénéficiais de vacances plus longues, calées sur le calendrier scolaire, ça m’a donné l’idée d’avoir un centre de jeunes à Saint-Dalmas-de-Tende, sur le terrain de l’église. Ils pouvaient coucher à l’intérieur ou sous tentes. Pendant des années, j’ai fait visiter la vallée des merveilles.

JLG : Dans la période de Pâques, Mgr Mouisset était venu nous voir au séminaire de Marseille pour nous demander « où voulez-vous que je vous nomme ? » Je lui ai dit que j’aimerais bien être en paroisse parce que j’étais alors en stage dans une paroisse populaire. « Bon d’accord, avait-il répondu, surtout pas aumônier des lycées. » Puis, il nous a reçus à Nice pour nous annoncer les nominations. A ma grande surprise, il m’a dit qu’il me nommait aumônier du lycée Carnot à Cannes, auprès des collégiens et des lycéens. « C’est l’Esprit Saint qui vous envoie ! » J’ai donc été fidèle à l’Esprit Saint. Dès que je suis arrivé à Cannes, je me suis senti comme un poisson dans l’eau. J’avais la chance de succéder à Robert Borghini qui avait fait du bon travail. On comptait quatre-cent-cinquante jeunes à l’aumônerie. Dans la dynamique de mai 68, ils avaient des tas de choses à dire, de questions à poser, on sentait qu’ils attendaient quelque chose de l’Église. L’été, j’emmenais avec moi des collégiens à la colo à Sospel, au Château de l’Agaisen, car auparavant j’avais été formé comme moniteur et directeur. Il se vivait des choses extraordinaires. Une quarantaine de lycéens faisaient aussi partie du groupe local des Petits Frères des Pauvres. Beaucoup se souviennent de cette période, je garde des liens merveilleux. Ce fût un ministère très emballant, que je n’avais pas du tout prévu, imaginé. Et j’ai eu la joie de voir quatre garçons devenir prêtres et l’un d’eux évêque : Olivier Petit, l’actuel curé de Notre-Dame de Vie, Hervé Petit qui est devenu missionnaire, père blanc, décédé depuis, Paul Chalard, curé de Saint-Armentaire, et Norbert Turini, évêque de Perpignan-Elne. J’ai été appelé, en 1977, par le père Bernardi, qui était le responsable du service des vocations, pour être dans l’équipe. J’y suis resté dix ans, j’en suis devenu le responsable en 1980. Ainsi, pendant dix-sept ans, j’ai été le grand frère, l’animateur, l’accompagnateur de jeunes âgés de onze à vingt ans.

Père Jean-Louis Giordan

Être et devenir curé

 Le père Bernard Veïsse a été curé, de 1986 à 1990, des dix-neuf paroisses du canton de Guillaumes : C’est Mgr Saint-Macary qui m’a fait ce cadeau de m’envoyer à Guillaumes. Il m’avait dit : « Si je vous demande de redescendre, il faudra accepter. » Ce que j’ai fait, en traînant un peu les pieds, lorsqu’il m’a nommé vicaire général, quatre ans après. J’aime la montagne depuis toujours. Comme scout de France, j’ai beaucoup été en montagne. Séminariste, j’avais vécu un stage pastoral magnifique à Puget-Théniers, j’avais pris goût à ce style de vie. J’ai été le premier curé chargé de tout le canton de Guillaumes. Il a fallu que je m’organise, je faisais trente mille kilomètres par an. En montagne, on est le curé de tout le monde, pratiquants et non pratiquants, on est connu de tout le monde. J’y suis revenu après Diocèse 2000 et la réorganisation des paroisses. J’étais alors curé de la nouvelle et unique paroisse Saint-Jean-Baptiste, la plus petite paroisse du diocèse par son nombre d’habitants, mais l’une des plus étendues. De 2001 à 2011, j’y ai connu des gens attachants comme tout. J’étais le seul prêtre mais j’avais une très bonne équipe d’animation, un très bon conseil paroissial, un conseil économique, cela fonctionnait bien. Le catéchisme était organisé une fois par mois, on rassemblait une vingtaine d’enfants toute la journée. J’avais hérité de ce système mis en place par le père Astre. Mais, avec les jeunes, c’est difficile d’assurer une continuité car il n’y a pas de collège dans le canton. Je crois que le désir de tout curé, c’est de former des gens responsables, de partager les responsabilités. Il y a eu la création des messes en montagne, il y a les fêtes patronales auxquelles les gens sont attachés, j’en célébrais cinquante-six par an, et puis le groupe biblique. J’essayais de faire se regrouper les gens pour qu’ils portent ensemble la nouvelle paroisse, ça n’a pas été évident.

Le père Jean-Louis Giordan a été curé de Contes de 1987 à 1994 : Être curé, ça a été une grande découverte car je ne connaissais pas bien la paroisse, sauf à travers les stages que j’avais faits à Marseille. Je me retrouvais avec une pastorale différente, de zéro à cent ans, avec des baptêmes, des mariages, des enterrements. Je n’avais pas bien l’habitude de tout ça. Jusqu’à présent j’avais marié des jeunes que je connaissais, là c’était le tout-venant. Parfois, je me demandais si les personnes avaient été évangélisées. Et j’enterrais tout le monde dans cette vallée rouge, comme on l’appelait, marquée par le communisme. J’ai décidé de mettre en place des ADAP, des assemblées dominicales en l’absence de prêtre, car il y avait huit paroisses, huit villages. J’avais imaginé un petit papier que j’appelais « Le lien », j’en apportais environ trois cents exemplaires le samedi matin dans chaque clocher, pour que chacun ait le texte d’Évangile, les chants… Je n’avais personne pour accompagner les chants, je les accompagnais à la guitare. C’était original, amusant. En 1994, il est devenu curé des paroisses Saint-Barthélémy, Saint-Jean-l’Évangéliste/Las Planas, Gairaut et Falicon au nord de Nice : J’ai appris à être curé, à être pasteur. Les gens m’ont appris à l’être. Et j’avais des collaborateurs, je n’étais pas seul. À Nice-nord, on était cinq prêtres. Mon souci, c’est toujours de favoriser des responsabilités au niveau des laïcs, de mettre en route des gens et les aider à continuer. Il faut les soutenir, les encourager, c’est ça le rôle du pasteur, parfois même les bousculer un peu. Ça n’a pas toujours été facile, mais, avec beaucoup de respect, je les ai beaucoup aimés et ils me le rendaient bien. Puis de la paroisse Notre-Dame de l’Assomption, au centre de Nice, en 2004 : Ce qui est original, c’est que je suis curé de ma paroisse de naissance. C’est Mgr Bonfils qui m’a fait venir ici : « On vous réclame à Notre-Dame, le père Tonin Blanchi dit qu’il faut un Niçois. » Alors je suis venu, j’étais très heureux. J’avais soixante ans, je sentais que c’était peut-être mon dernier ministère paroissial, mais je ne pensais pas rester jusqu’à la retraite. Partout où je suis passé j’ai fondé une chorale. J’ai laissé parler mes goûts et mes talents pour la culture musicale.

Père Jean Proal

De l’Église locale à l’Église de France

 Le père Jacques Proal a été curé de la paroisse Notre-Dame de Bon Voyage, à l’est de Nice, de 1983 à 1992 : J’ai succédé à Antoine Otta à son décès. Je travaillais déjà avec le père Toche qui était aumônier de JOC et œuvrait pour l’Action catholique des enfants (ACE). Cela m’a amené à m’occuper de gens dans des quartiers de milieu très populaire, à être attentif en particulier aux jeunes de milieu ouvrier. Et plus tard, de 2002 à 2009, de la paroisse des Saintes-Marguerite à Nice ouest : J’avais été vicaire à la paroisse Notre-Dame de Lourdes au début de mon ministère. Cette église, qu’une fois curé, j’ai été amené à reconstruire. Il a notamment été appelé par Mgr Saint-Macary à être économe diocésain de 1992 à 1997 : J’ai découvert les réalités de la gestion ecclésiale, la construction des églises, les investissements… avant d’être appelé à rentrer à la Conférence des évêques de France (CEF) en tant que secrétaire général adjoint chargé des questions administratives, juridiques et financières, de 1997 à 2001 : À un moment, j’avais soixante-dix experts-comptables qui, bénévolement, travaillaient pour la CEF. C’est là où j’ai rencontré l’un des vice-présidents du Conseil d’État qui a été l’un de mes conseillers pour rédiger et débattre, avec les membres du gouvernement, des problèmes économiques pour l’Église. J’avais conscience de mon manque de formation, puisque je n’avais pas fait des études comme HEC. Ça m’a permis de relativiser et de travailler avec des gens plus compétents, d’être entouré. En revanche, mon appartenance à une famille de la bourgeoisie et de l’aristocratie m’a permis de rencontrer des réalités économiques et de connaître un peu la gestion des entreprises. J’ai toujours tenu à ne jamais m’enfermer dans un seul milieu, une seule culture.

«À soixante-quinze ans accomplis, le curé est prié de présenter à l’évêque diocésain la renonciation à son office ; après examen de toutes les circonstances de personne et de lieu, l’évêque diocésain décidera de l’accepter ou de la différer» dit le Code de Droit Canonique.

 JP : J’ai quand même beaucoup de chance parce que je suis encore à peu près apte à suivre les dossiers, et ma santé est rétablie depuis mon cancer. Je suis venu m’installer à Cannes dans cet appartement dont j’ai la propriété. Mon domicile est équipé pour que je puisse me déplacer et faire un peu de gymnastique. Pour circuler, j’ai récupéré un « scooter » électrique, un système de déambulateur avec un siège pour handicapé, qui appartenait à un prêtre, j’en ai un aussi à Barcelonnette où j’ai un pied-à-terre. Je continue régulièrement d’aller célébrer la messe à l’église du Christ-Roi et à l’église Saint-Joseph, et de manger avec les prêtres du doyenné.

BV : Ça s’est passé naturellement. J’ai un équilibre de vie. Je suis d’une famille de six enfants, mon dernier frère est décédé en novembre 2019, je continue de voir régulièrement mes deux jeunes sœurs. Je comptais aller dans la Tinée, et depuis septembre 2011 j’ai continué comme prêtre auxiliaire à la paroisse Saint-Jean-Baptiste, à la demande du père Gilles Bailbé qui m’avait remplacé. J’habitais à Nice et je montais un week-end sur deux. Je viens tout juste de remettre ma lettre de démission. Une fois à la retraite, j’ai aussi été nommé pendant quelques années prêtre référent de la pastorale de la santé, avec une belle équipe d’aumôniers et Frédérique Pillet qui en était la déléguée diocésaine. Je suis admiratif de ces laïcs en responsabilité. Ils font un travail remarquable dans un milieu de plus en plus hostile.

JLG : Ma renonciation ? C’est ce que j’ai fait l’année dernière quand j’ai eu soixante-quinze ans. L’évêque m’a demandé de rester encore un an à Notre-Dame. Alors, j’ai dit que je resterai jusqu’à mes cinquante ans d’ordination. On se sent vieillir. J’ai eu un cancer en 2012, avec onze jours à l’hôpital et six mois de chimiothérapie. Depuis, je sens une certaine faiblesse physique. La retraite a été comme un passage important dans ma vie. Je me sens encore capable de continuer un ministère. J’ai demandé et je suis nommé prêtre auxiliaire à la paroisse Saintes-Marguerite. Je vais mettre mon expérience à disposition. Et j’ai envie de vivre tranquillement.

En chemin

JLG : Il y a un rendez-vous essentiel dont je voudrais parler. Depuis cinquante ans, le 11 novembre 1970, nous sommes plusieurs prêtres à nous retrouver en novembre, février et juin. Il y a Jacques Proal, Bernard Veïsse, Félix Baudoin, Bernard Barsi et moi, il y avait aussi Henri Freidier et Mike Turner, et nous avons intégré Joseph Nallino. Nous nous retrouvons toute une journée pour dire la messe, prier, partager le repas. Au mois de juin, c’est une sortie, on part en montagne pour une balade. On vient d’aller à la Madone de Fenestres. Ça nous maintient dans l’amitié sacerdotale et fraternelle. Cinquante ans de vie de partage.

Propos recueillis par Denis Jaubert