Cimetière : lieu de mémoire et d’espérance

Ces jours-ci, pour la Toussaint et le Jour des Morts, la plupart des tombes, dans nos cimetières, sont magnifiquement fleuries, et beaucoup de Français se recueillent en rendant visite à la tombe familiale.

Même si certains comportements changent : dans les villages, il y a souvent une « cérémonie au cimetière » avec parfois discours du maire, et toujours « bénédiction des tombes » par le curé. Les prêtres chargés de plusieurs clochers font des kilomètres ces jours-ci pour aller bénir tous les cimetières, même dans les plus humbles hameaux. Dans les grandes villes, c’est plutôt l’individualisme : la plupart des gens viennent nettoyer et fleurir leur tombe, et éventuellement faire une prière, sans se soucier d’une célébration  communautaire, qui d’ailleurs n’a pas lieu partout. Et puis, il y a aussi ceux qui « n’aiment pas les cimetières » et qui n’y vont jamais… ou ceux qui décident de se faire incinérer et de faire répandre leurs cendres dans la nature, comme cela, leur famille n’aura pas le souci d’aller entretenir leur tombe. Ont-ils raison ?

Il me semble qu’il y a un désespoir caché et une immense amertume dans de tels propos : pourquoi vouloir disparaître sans laisser de traces ? Pourquoi supputer que personne ne pensera à nous après notre mort et que personne ne viendra prier sur notre tombe ? Détruire le corps de façon brutale (dans l’incinération) et disperser les cendres ne serait-il pas un recul de l’humanité, une marque de barbarie inconsciente ? On entend dire : les cimetières tiennent trop de place ou l’incinération est plus économique… Pourtant, les ethnologues et les historiens nous disent qu’à toutes les époques, et dans toutes les cultures, depuis les hommes préhistoriques jusqu’à nous, les hommes ont enseveli leurs morts ou ont pratiqué des cérémonies funèbres. Sur un plan strictement humain, même pour des incroyants, les tombes ou les cimetières sont des lieux de mémoire : sous le régime soviétique, le mausolée de Lénine et Staline était même l’objet de vénération alors que l’idéologie marxiste refuse comme une illusion (« l’opium du peuple ») l’espérance de la vie éternelle !

Les cimetières, par les inscriptions et les monuments funéraires, nous disent quelque chose de nos ancêtres, de leur foi (combien de croix ou de quasi-chapelles sur nos tombes), de ce qui a été important pour eux, de ce qu’ils ont accompli, de la peine de leurs proches et de leurs amis. Les autorités civiles rendent fréquemment hommage à ceux qui sont « morts pour la patrie » (cérémonies aux monuments aux morts ou à la tombe du soldat inconnu).

Pour nous, chrétiens, les cimetières sont un lieu d’espérance : un lieu de « repos », c’est le sens du mot latin « coemeterium », en attendant la résurrection. Déjà, dans la Bible, dans le peuple d’Israël est présente l’espérance de la résurrection (du moins dans les livres les plus récents : cf. 2e livre des Maccabées, ou « des Martyrs d’Israël » ch. 7, v. 9, 11,22-23, 28-29 ; ch. 12, v. 38 à 45. Dans la tradition juive, on ensevelit les morts. Jésus lui-même a été enseveli dans un tombeau le vendredi soir, rapidement, avant le coucher du soleil. Au petit matin du dimanche de Pâques, c’est en voyant le tombeau ouvert et vide que les femmes ont pressenti la Résurrection, que Jean a cru, avant même de voir le Ressuscité ; c’est près du tombeau vide que Jésus Ressuscité s’est montré en premier à Marie de Magdala (cf. évangile de Jean, ch. 20) et « depuis ce jour-là, la tombe des hommes est devenue pour les croyants signe d’espérance en la résurrection » (comme dit une prière de bénédiction de la tombe). L’Église souhaite que l’on garde cette coutume, même si elle n’interdit plus l’incinération :

« L’Église recommande vivement que soit conservée la pieuse coutume d’ensevelir les corps des défunts ; cependant, elle n’interdit pas l’incinération, à moins que celle-ci n’ait été choisie pour des raisons contraires à la doctrine chrétienne » (canon 1176, §3, Code de 1983).

L’Église demande que l’on traite avec respect les corps des hommes après leur mort : « les corps des défunts doivent être traités avec respect et charité dans la foi et l’espérance de la résurrection. L’ensevelissement des morts est une œuvre de miséricorde corporelle (cf. Livre de Tobie : ch. 1er, v. 16 à 18). Elle honore les enfants de Dieu, temples de l’Esprit-Saint. L’autopsie des cadavres peut être moralement admise pour des motifs d’enquête légale ou de recherche scientifique. Le don gratuit d’organes après la mort est légitime et peut être méritoire » (Catéchisme de l’Église catholique, N° 2300 et 2301).

Dans l’instruction romaine « Ad resurgendum cum Christo » (15-8-2016), il est dit qu’en cas d’incinération, « pour éviter tout malentendu de type panthéiste, naturaliste ou nihiliste », il n’est pas permis de disperser les cendres, de se les partager ou de les garder à la maison. On doit déposer l’urne dans un lieu de mémoire et de prière : la tombe familiale ou un columbarium ; une prière est prévue pour ce dépôt d’urne au cimetière.

L’Église vénère les reliques des saints et les met dans les autels. Elle a prévu des rites pour la bénédiction des cimetières, elle encourage les paroisses et communautés religieuses à avoir leur propre cimetière, et quand ce n’est pas possible, à bénir la tombe d’une famille chrétienne. Il faut conseiller aux familles des défunts qui ont choisi l’incinération de déposer l’urne dans une tombe ou dans un columbarium, pour permettre la mémoire et faciliter la prière pour les défunts. Lors des funérailles, il est bon qu’une prière soit dite devant la tombe par le prêtre, s’il a pu venir (ce qui est rare dans les villes), par un laïc mandaté par le curé ou par un membre de la famille qui est croyant : le petit livre vert des « prières au cimetière » donne beaucoup d’éléments pour prier au cimetière dans toutes les circonstances.

Je me souviens des visites aux tombes familiales, dans mon enfance, au cimetière du Château et au cimetière Saint-Roch à Nice. C’était l’occasion d’entendre parler des grands-parents ou arrière-grands-parents, des choses du passé, des différentes branches de la famille ; de prier ensemble. Ma mère disait par cœur le De profundis et l’oraison en latin, puis nous disions un « Notre Père » en français, regardions les autres tombes (nous n’osions pas rentrer dans le cimetière israélite, mais ma grand-mère nous faisait chaque fois remarquer avec un sentiment d’horreur pour les atrocités nazies qu’il y a des urnes contenant du savon fait à partir de la graisse humaine, près de l’entrée. Nous posions des questions sur la vie éternelle, le ciel, l’enfer, le purgatoire, la résurrection des corps : une catéchèse familiale spontanée se faisait ainsi naturellement. C’était un moment de réflexion sur la destinée humaine, éclairé par l’espérance qui nous vient de la Résurrection du Christ et la foi en la communion des saints !

Je souhaite que nos cimetières restent un lieu de mémoire et d’espérance pour les nouvelles générations !

 

Père Jean-Marie TSCHANN
Coordinateur du Service diocésain des Funérailles

2017-10-20T14:22:35+00:00
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