Responsable bénévole pendant dix ans du service diocésain pour les Relations avec l’Islam, Jean-Jacques Barla a quitté sa mission en septembre 2021. Dans Église des Alpes-Maritimes n°95 de janvier 2022, il revient sur cette période, entre bilan, convictions et perspectives. Il a notamment constaté trois freins à la rencontre entre musulmans et catholiques : la peur, la non synchronicité des attentes, le manque de disponibilité du délégué.

Premier frein : la peur

Beaucoup de catholiques que j’ai rencontrés -qu’ils soient prêtres, religieux, religieuses ou laïcs- ont peur des musulmans. Ces peurs peuvent reposer : sur des mémoires blessées (on réduit l’Islam à son vécu personnel ou familial) ; sur l’ignorance (on a peur de ce qu’on ne connaît pas) ; sur la généralisation à partir de pratiques choquantes propres à une minorité condamnée par une majorité de musulmans (on réduit l’Islam à une minorité) ; sur l’absence de courage de faire l’effort de rencontrer ne serait-ce qu’un musulman souhaitant vivre le dialogue (on fait confiance à la peur plutôt qu’à l’appel à la rencontre de la différence) ; sur la crainte inconsciente deperdre quelque chose en s’ouvrant à la Foi de l’autre ; et si c’était aussi cela le dialogue (se déposséder de nos évidences pour faire de la place à l’autre et ainsi, au Tout Autre ?) ; sur la difficulté pour certains de ne pas arriver à tenir en équilibre le fait, d’une part, de condamner inconditionnellement les exactions commises par des terroristes se revendiquant de l’Islam, d’autre part, de manifester une vraie fraternité avec les musulmans qui nous entourent et qui ne demanderaient qu’à dialoguer.

Deuxième frein : la non synchronicité des attentes

J’ai en effet rencontré des difficultés à promouvoir des actions précises des deux côtés, tantôt du côté catholique, tantôt du côté musulman. Quand des catholiques étaient partant pour s’engager dans des actions, ils ne rencontraient pas d’interlocuteurs musulmans intéressés ; inversement, quand des musulmans étaient prêts à s’engager dans une activité, les catholiques n’étaient pas en mesure d’y répondre favorablement.

Deux exemples : il était question de développer des Tables ouvertes islamo-catholiques, sur le modèle des Tables ouvertes paroissiales initiées par le Secours catholique-Caritas France dans certaines paroisses ; des musulmans d’une communauté locale de Nice étaient très enthousiastes, l’imam en tête ; mais la communauté locale paroissiale voisine à cette mosquée n’a pas réussi à s’organiser pour s’engager dans ce projet à long terme. Deuxième exemple : une proposition a été faite à des musulmans, par des catholiques impliqués dans le réseau Welcome, à rejoindre le mouvement, à leur manière, pour pratiquer la solidarité avec des migrants ; malgré la proposition de l’imam à toute sa communauté au cours de la prière du vendredi, aucune personne ne s’est manifestée.

Troisième frein : le manque de disponibilité du délégué

Une telle mission, dans le contexte de notre diocèse avec 120 000 musulmans recensés il y a dix ans (chiffre fourni par le CRCM, Conseil régional du culte musulman), mérite de nommer une personne au moins à mi-temps. Ces dix années de bénévolat ont plus souvent été source de frustration de devoir refuser des présences ou des interventions, de devoir renoncer à m’investir dans des projets bien que pertinents mais trop lourds à porter, que le sentiment d’avoir accompli ma mission.

Je retiendrais cependant quelques évènements marquants :

En décembre 2014, la venue dans notre diocèse, pendant trois jours, du père Christophe Roucou, alors Directeur du SNRM (Service national pour les relations avec les musulmans) pour rencontrer des catholiques et des musulmans (animateurs en Pastorale scolaire, aumôniers de la Pastorale de la santé, responsables religieux, étudiants de l’Institut supérieur de théologie…) Ces rencontres ont permis aux catholiques participants de mieux comprendre l’Islam et d’avoir des outils pour entrer en dialogue avec des musulmans dans leur contexte respectif.

En mai 2016, à l’initiative du Secours catholique pour son 70e anniversaire, l’organisation d’une journée mémorable pour tous les participants. Au cœur du quartier de l’Ariane eut lieu une marche fraternelle -organisée conjointement par la paroisse Saint-Pierre de l’Ariane, la communauté locale musulmane gérée par l’UMAM (Union des musulmans des Alpes-Maritimes), l’association Coexister Nice et le Secours catholique- depuis la Trinité jusqu’à la place de l’église de l’Ariane, en passant par la mosquée Ar-Rahma pour un temps d’échange, à l’intérieur, sur la Foi musulmane, un couscous géant devant l’église, et la visite de l’église suivie d’un nouvel échange sur la Foi catholique.

Enfin, d’un tout autre ordre, l’attentat à la Basilique Notre-Dame de l’Assomption de Nice, le 29 octobre 2020, dont nous venons de commémorer le premier anniversaire. Sur la seule boîte mail du diocèse, dédiée aux relations avec les musulmans, 300 messages de sympathie ont été reçus dans les trois jours qui ont suivi, émanant de musulmans de tous les coins de France et d’ailleurs. À tous ceux qui trouvaient que les musulmans ne réagissaient pas suffisamment à ces horreurs…

J’aimerais tout de même citer une initiative qui ne concerne pas exclusivement les relations islamo-catholiques : l’association Vivre Ensemble à Cannes, née en 2011, à laquelle j’ai apporté une modeste contribution à sa naissance et qui perdure dans le temps. Elle vient de fêter son 10ème anniversaire de rencontres interreligieuses sous des formes diverses avec un souci d’innovation permanent pour permettre, entre autres aux cannois, de participer à des activités d’échange multiculturel.

Propos recueillis par Denis Jaubert