Depuis le 4 octobre 2010, L’Arche à Grasse navigue dans le quartier des Aspres, à quelques pas du rond-point des Quatre Chemins. Dix ans que cette communauté accueille, en tant qu’établissement médico-social, des personnes ayant un handicap mental dans trois foyers de vie et un centre d’activités de jour. Mardi 27 octobre 2020, c’est en petit comité, contexte sanitaire oblige, que l’anniversaire a été fêté. Un reportage à découvrir dans le numéro 84 de janvier 2021 d’Église des Alpes-Maritimes. Nous partageons ici d’autres témoignages recueillis à l’occasion de l’événement.

Malika Laidi, salariée, est accompagnant éducatif et social au centre d’activités de jour depuis mars 2019. Elle a eu une première expérience à L’Arche à Grasse en septembre 2016: «Pour moi, le fait de fêter les dix ans c’est l’accomplissement d’un savoir-faire des communautés de L’Arche. Avant, je travaillais dans un domaine complètement différent, dans le monde du tourisme. C’est une reconversion professionnelle qui m’a amenée à faire cette formation d’accompagnant éducatif et social. C’est la première fois que, quand j’arrive au boulot, j’arrive avec une certaine sérénité et un apaisement.»

Chérifa Abid est la maman de Sofiane, vingt-cinq ans, arrivé début 2014 à L’Arche: «Sofiane s’est intégré très rapidement à son environnement. D’ailleurs, il a tellement aimé que les retours à la maison, les premiers temps, ont été difficiles. Il pensait que chaque retour était définitif. Il s’est épanoui, il a trouvé ce qui lui correspondait, il arrive à comprendre que maintenant, chez lui, c’est L’Arche à Grasse. Il le vit de façon très positive. Donc nous, en tant que parents, nous sommes rassurés. Parce que ce n’est pas évident d’avoir un enfant handicapé et de se demander s’il est bien. Sofiane, quand je le questionne, il est heureux. Il me parle de sa structure avec un grand sourire, et de ce qu’il y fait également. Je pense que l’accompagnement bienveillant a aidé Sofiane à s’y sentir bien de suite.»

Ils ont rejoint les étoiles. Ils s’appellent Christian, Bruno, Anne-Marie, François, Frédéric, Anne-Sophie. En dix ans, L’Arche à Grasse a connu six décès de personnes accueillies. Dulce Mendoza, directrice depuis septembre 2018, a rejoint la communauté dès sa création en tant que responsable du centre d’activités de jour: «Bruno était polyglotte. On nous a prévenus qu’il n’allait pas passer la nuit. Donc on est allé à l’hôpital. C’était pour moi très touchant parce que toutes les personnes autour de lui avaient des origines différentes. Le seul français, c’était lui. On a fait une prière, chacun dans sa langue, et il est parti. Je n’avais jamais vécu ça. C’est difficile. Je pense qu’on ne peut pas se préparer à accompagner quelqu’un sur ce passage. Mais il y avait quelque chose de très vivant.»

Marie-Christine Isnard est bénévole à L’Arche à Grasse depuis janvier 2011. Ancienne professeur de lettres, elle a cherché un engagement lorsqu’elle a pris sa retraite. Elle y a trouvé une ouverture extraordinaire avec les personnes accueillies, avec tous les jeunes qui s’engagent, une vie enrichissante de découvertes et de relations: « J’ai découvert un monde extrêmement attachant qui met au premier plan les relations avec une sorte de vérité, de spontanéité, qu’on ne rencontre pas beaucoup. Ce n’est plus des personnes handicapées, mais des individus, ça devient des amis. La première qui m’a accueillie, c’est Anne-Sophie, qui est décédée au printemps, qui avait un magnifique sourire. C’était pour moi l’image de L’Arche parce que le jour où j’ai débarqué, j’étais un peu intimidée. Elle est venue me prendre par la main, puis elle m’a fait visiter sa chambre, son foyer… voilà, tout de suite, sans aucune hésitation.»

Ève et Léopold, vingt-et-un ans chacun, viennent de la région parisienne. Depuis septembre, ils sont volontaires en service civique pour huit mois. Ils vivent au sein du foyer Bleu. Elle était en classe prépa littéraire à Paris, lui vient de réussir sa licence de socio. Comment vivent-ils cet anniversaire?

Ève: «C’est un bel événement et c’est étrange. C’est comme si c’était une grande chaîne et on s’est ajouté à la fin. On est un petit maillon.»

Léopold: «C’est un événement symbolique. Cela ne fait que deux mois qu’on est là mais je sens qu’on a vraiment notre place ici. Les dix ans, c’est un moment très fort, ça fait plaisir d’y participer, d’être là et de les voir tous heureux.»

Léopold est arrivé à L’Arche avec la peur d’un univers qu’il ne connaissait pas. Ève connaissait le monde du handicap, physique mais pas mental, parce que son petit frère est myopathe. Que découvrent-t-ils à L’Arche dans la relation à l’autre?

Ève: «C’est de voir qu’avec presque rien on peut faire beaucoup de choses. Rien que mettre de la musique et danser avec eux, ça leur fait super plaisir. Et de voir que les personnes accueillies ont leurs trucs, des facettes qu’elles vont révéler au fur et à mesure, je trouve ça super beau.»

Léopold: «Ici, il y a une générosité de tous, il y a de l’amour tout le temps, en permanence. On ne cherche pas la reconnaissance mais on l’a quand même en retour. C’est vrai que les personnes accueillies ont des plaisirs très simples. Surtout, le plaisir qu’on retire c’est de voir leurs sourires. Thierry, quand il est content, il remue les mains, il a un sourire jusque-là, c’est ça qui nous rend heureux.»

Voyage, voyage. «Pour notre premier voyage, raconte Dulce Mendoza, on a été à Assise. C’était important parce qu’on est né le 4 octobre, c’est la fête de Saint-François. Donc on est allé visiter la ville de Saint- François.» L’année des cinquante ans de L’Arche a donné lieu à de belles rencontres. «On a été invité à visiter d’autres communautés, donc on est allé au Mans visiter la communauté de La Ruisselée, et on a reçu chez nous L’Arche à Paris. Ça tisse des liens, ça renforce vraiment ce sentiment d’appartenance à une fédération.» Pour fêter les cinq ans de la communauté grassoise, Rome a été la destination anniversaire. «Et on a le projet de faire un voyage pour les dix ans, on n’a pas encore décidé où parce que c’est impossible de se projeter mais c’est notre souhait.»

Propos recueillis par Denis Jaubert