Exposition photographique de Jean-Paul Fouques

4MX3M. Exposition de nouvelles photographies de Jean-Paul Fouques dans l’église Saint-Pierre d’Arène à Nice (62, rue de France). Avec 20 très grands formats qui mettent en valeur des trésors cachés de l’église même, Jean-Paul Fouques fait appel au négatif pour faire un positif, en insérant des éléments aux valeurs inversés, mais pas seulement. Exposition permanente jusqu’en juin, ouverte tous les jours sans interruption de 8h à 20h.

“Elle est laide qu’elle n’en peut plus…” Cette réflexion a été adressée par un passant à une vieille dame niçoise de plus de quatre-vingt-dix ans. Il s’agit de l’église Saint-Pierre d’Arène, qui dresse fièrement sa grande masse grise au bord de la rue de France. Elle se trouve à deux pas de la Promenade des Anglais, juste à côté du luxueux et opulent Hôtel Negresco qui “ne la calcule même pas”, selon une expression du Sud qui dit bien cette impression de mise à l’écart du sanctuaire au fur à mesure des constructions d’immeubles, des changements de population, et des choix de mise à l’honneur de sites plus attractifs.

Pourtant, sous l’impulsion du père Gil Florini, le curé des lieux, l’austère bâtisse connaît depuis plusieurs années une attractivité renouvelée. L’immense vaisseau attire régulièrement les foules : messes, dont celle des artistes, concerts, expositions, événements. Des aménagements en sous-sol ont permis un flot continu d’activités : restaurant solidaire, théâtre, vie associative, œuvres caritatives… La vieille dame est finalement plus en forme, et de meilleure réputation qu’il n’y paraît.

Cela dit, lorsque s’ouvrent les magnifiques portes monumentales récemment décorées par huit peintres et sculpteurs, on entre dans une église aux lourds piliers menant vers un chœur dont le fond répond à la coupole par son aspect inachevé et nu. L’installation de deux orgues, de tableaux, de tentures, de lumières dont une multitude de bougies donne un peu de présence à l’ensemble qui reste assez froid.

Pourtant, pour l’œil attentif, il y a de la beauté. On pense au Cantique des cantiques de la Bible : « Ma colombe, toi qui te tiens dans les fentes du rocher, qui te caches dans les parois escarpées, fais-moi voir ta figure, fais-moi entendre ta voix, car ta voix est douce et ta figure est charmante ! » (2, 14).
De là l’idée qui m’est venue, comme aumônier des artistes, de faire appel à un photographe pour disposer en grand format dans l’église même, tous ses trésors cachés. Le père Florini a aussitôt suivi cette proposition avec enthousiasme, d’autant plus qu’elle correspond avec la sortie d’un ouvrage historique sur Saint-Pierre d’Arène justement.

Pourquoi la photographie ?
La photographie argentique que beaucoup d’entre nous ont connue a presque aujourd’hui disparu. Il y a bien ça et là quelques irréductibles représentants d’une tradition qui a eu près de deux cents ans d’existence. Ils aiment toujours la pellicule, son développement au laboratoire, l’odeur des bains de produits chimiques, et surtout le moment presque magique de la révélation de l’image au grain si particulier.
Mais depuis les années quatre-vingt-dix, notre rapport à la photo a complètement changé. Le numérique a envahi massivement notre existence, et la légèreté des appareils, la facilité de la transmission des données, a produit une sorte de révolution culturelle. En effet, non seulement l’image fixe ou animée, mais également le son et l’écrit, créent un environnement qui oblige à l’interaction, et à la production incessante, un peu vertigineuse, de textes, de photos, de logos, de chiffres. La prise de vue, si facilement copiée et détournée, est devenue un élément ordinaire du langage. On parle de « démocratisation » de l’accès à toutes ces formes d’expression.
Mais en fait, pour ces millions de clichés, combien de véritables images, pour tous ces verbiages, combien de paroles authentiques, pour tous ces griffonnages, combien d’écrits dignes de ce nom ? Les deux milliards de photos postées chaque jour sur le web ne suffisent pas à combler cet œil insatiable rivé jour et nuit devant l’écran qui jamais ne s’éteint. Nous savons tout, nous pouvons tout, mais la poésie nous manque et nous ne savons plus ce que c’est.
Cela dit, il y a des artistes dont le mode d’expression est la photographie, photographie qui n’a rien à voir avec tous ces instantanés qui nous envahissent. Ces artistes produisent des œuvres qui ont un style qui leur est propre, une densité, une force qui les met complètement à part. Pour avoir été en rencontrer certains dans leurs laboratoires, j’ai été impressionné par le travail que peut représenter une seule prise de vue : corrections, arrangement des contrastes et des couleurs, profondeur, cadrage, lumières… Cela représente des heures, parfois des jours, pixel par pixel, pour atteindre une forme de perfection dans les effets.

Mon choix m’a orienté vers Jean-Paul Fouques qui a l’originalité de s’intéresser au négatif photographique en lui donnant une valeur positive. Cela me paraît bien correspondre au projet : montrer la beauté d’un monument en inversant le regard que l’on porte sur lui. C’est tout à fait ce qui est arrivé avec le Saint Suaire de Turin qui aurait enveloppé le corps de Jésus. Le linge taché a révélé sur la pellicule négative tous les détails de la beauté d’un visage qui y était en quelque sorte caché. C’est ce même portrait photographique en négatif que l’on trouve dans certaines églises, et que l’on vénère comme le visage du Christ.
Ce que l’on sait peu par ailleurs, c’est que dans l’histoire, le négatif a pu être préféré au positif.

Le négatif photographique, toute une histoire
Dans l’histoire de la photographie, une date est importante : 1840. C’est l’invention du négatif (calotype) par William Talbot. Désormais, il est possible de reproduire en plusieurs exemplaires l’image « écrite » ou « peinte » par la lumière.
La diffusion multiple va sortir la photographie de son statut d’œuvre unique et permettre la distribution de masse. Mais le procédé aura beau s’affiner et s’industrialiser, il y aura toujours un négatif, et toutes les opérations complexes qu’il nécessite pour obtenir un positif.
Cent cinquante ans plus tard, avec l’avènement du numérique, le négatif disparaît. Il n’est plus nécessaire. On dispose désormais d’un positif direct que l’on peut voir et traiter quasi instantanément. À la différence de l’ancienne technique devenue « archaïque », le capteur transforme la lumière en une suite ordonnée de nombres. La « dématérialisation » permet de reconstruire à volonté cette captation, de la transformer, de la conserver, de la diffuser, et de l’éditer sur presque n’importe quel support. L’ordinateur remplace le laboratoire et toute sa chimie.
Depuis le premier positif direct, lointain ancêtre du polaroïd (L’Autoportrait en noyé de Hippolyte Bayard en 1838), la boucle est enfin bouclée et le négatif évacué sans que l’on perde rien de la capacité de reproduction des prises de vue, bien au contraire.
Il est intéressant de noter que la disparition soudaine du négatif fait suite à son occultation du champ de la réflexion, occultation qui a duré près d’un siècle. On n’y pensait pas, on n’y pense plus. Pourtant, tout au début, autour de 1850, les premiers photographes se sont intéressés au négatif comme tel, utilisant le terme héliographie (« peint directement par la lumière du soleil ») pour désigner le travail qu’il nécessitait pour sa production et son perfectionnement.
Ce n’était pas seulement une réflexion technique ou un enjeu pratique, mais une attitude mentale d’attention envers la spécificité de l’image inversée. Il s’agissait d’obtenir le « beau négatif ». C’est d’ailleurs souvent lui qui est signé (la signature apparaissant donc en négatif sur le positif…). Le plus souvent on s’en tenait là, l’œil s’adaptant à l’inversion des valeurs.
Il faut préciser qu’il y avait à cette époque, identité de support et de format entre le négatif et le positif, tous les deux étant obtenus sur papier. D’autre part, l’un et l’autre se valaient également du point de vue informatif (par exemple la photo d’un monument ancien) ou même esthétique. On peut évoquer par exemple, le superbe négatif voulu tel : la Ruine médiévale d’Alphonse Poitevin (1850). Si ce n’était le ciel noir, la vue a une apparence presque positive, avec une atmosphère fantastique et même un peu inquiétante.
Victor Hugo au même moment, côtoyant un cercle de photographes, produit des peintures à l’encre aux effets fantastiques qui reprennent les éléments des négatifs et du travail que l’on faisait sur eux (masquage, grattage, pochoirs, impressions diverses).
À l’heure du numérique régnant sans partage, voilà qu’a disparu le moment jusque-là nécessaire du développement, « l’œuvre au noir » qui, dans le processus alchimique, était l’étape qui menait à « l’œuvre au blanc ». Aujourd’hui la production d’une image aux valeurs inversées est toujours possible, mais elle est désormais un effet au choix, parmi une multitude d’autres, sur la palette d’un logiciel.

Jean-Paul Fouques, photographe de Saint-Pierre d’Arène
Parmi les artistes photographes actuels, certains veulent redonner une place au négatif. C’est le cas du travail remarquable de Jean-Paul Fouques. Formé à la technique argentique traditionnelle, il est passé du laboratoire à l’ordinateur, mais sans oublier l’acquis des années qu’il a passées dans la chambre de développement. Le négatif a toujours représenté pour lui un élément autonome à la manière de la production des héliographes du XIXe siècle.
Il a donc voulu le garder dans ses productions, non seulement comme un effet, mais comme un élément à part entière de ses compositions. Pour lui, l’image numérique n’est pas un positif direct, elle est une confusion hors langage, un chaos primitif à qui le nombre donne un semblant de cohérence. C’est d’ailleurs l’illusion portée par toute image brute que de faire croire qu’elle donne accès directement au réel.
Jean-Paul Fouques fait appel au négatif pour faire un positif, en insérant des éléments aux valeurs inversés, mais pas seulement. Comme les héliographes des années 1850, il masque, découpe, fusionne, insère, divise, colorise. C’est tout un travail, une élaboration du négatif, au sens hégélien ou freudien : une mise en œuvre de la pulsion de mort faisant advenir un langage.

Le résultat est troublant et l’on retrouve certains des aspects fantomatiques et même fantastiques des héliographies. On peut même parler de malaise. La fascination oblige le regard et provoque la réflexion. L’image impose sa poésie en disposant du spectateur, de sa capacité d’étonnement et de ses attentes. On sent cette force au premier regard. Et la diversité des thèmes, tous traités avec la même écriture, vient confirmer cette constante du travail obstiné à trouver une véritable image, une image qui dise vrai.
Pour l’exposition de Saint-Pierre d’Arène, Jean-Paul Fouques a choisi de donner à ses photos un empâtement des formes qui en augmente la présence et l’étrangeté. Ce procédé lui permet de rendre nouveau même le plus connu. Dans la proposition qui lui avait été faite de mettre en lumière aux yeux des fidèles ce qui dans l’église est dans l’ombre ou trop lointain, il a voulu mettre en avant également tout ce qui devient invisible à force d’être trop familier. Qui fait encore attention au grand saint Pierre, à la statue de Jean le Baptiste, aux anges d’Andrée Diesnis, à l’autel de marbre des chapelles, à tel élément du chœur ?
Cette pâte particulière donne également un effet de matière qui veut rappeler les grands tableaux des édifices religieux. L’église qui nous apparaît dépouillée avait prévu dans ses plans d’origine tout un décor peint. En effet, l’Église catholique n’a pas l’austérité protestante du décor ni la tradition iconographique très réglée de l’orthodoxie. Elle laisse son espace à la diversité des expressions artistiques. Les toiles, les sculptures, les tentures, les ex-voto, les vitraux, les tapis, les boiseries… C’est tout ce foisonnement de formes, de couleurs, de styles qui donnent aux grands intérieurs sacrés leur caractère vivant.
Mais ces effets de matière à même la photographie ont une autre fonction, plus spirituelle celle-là. Dans la Bible, l’homme au sens universel est appelé Adam, ce qui signifie « le glaiseux, le terreux ». Dieu le crée en insufflant son esprit dans de la terre, à la manière d’un potier qui modèle l’argile par son intelligence active. Cela dit à la fois la fragilité humaine et sa dignité comme créature de Dieu, faite « à son image et ressemblance » (Genèse 1, 26).
L’église Saint-Pierre d’Arène est bien à l’image des chrétiens qui la composent. Rien ne lui manque des grisailles et des aspérités de la vie humaine. Mais pour celui qui a compris que c’est justement de cette vie que vient toute beauté, il sait qu’avant de juger, il faut apprendre à regarder. Et le propre de l’artiste est justement là, dans cet apprentissage de la sensibilité qui fait l’intelligence plus juste et plus sûre.
Cette exposition n’a rien à voir avec une manifestation culturelle qui met en avant de l’art contemporain. C’est une démarche qui fait partie de la vie de l’église de Nice, et particulièrement ici d’une paroisse et de ses paroissiens. Ce sanctuaire se veut participant et accueillant de la vie de toute une cité, et dans tous ses aspects. Il est consacré à la Chaire de Saint Pierre, c’est-à-dire le lieu symbolique (une tribune, un siège) d’où l’apôtre prêche au monde entier. Mais ce n’est pas une annonce autoritaire ou dogmatique. L’autorité du premier chef de l’église lui vient de la conscience de sa fragilité. S’il parle d’amour et de charité, ce ne sont pas des concepts désincarnés. Sa parole doit se faire chair à l’image et ressemblance de la parole divine venue rejoindre l’intime des réalités humaines, jusqu’à la mort, et la mort d’ignominie de la croix.
C’est donc cette chair adamique, cette pâte terreuse que reprennent les photos de Jean-Paul Fouques, chair vulnérable, humble, souvent humiliée ou défigurée, ou pire encore, méprisée. Celui qui garde au cœur le désir d’un amour et d’une liberté infinie comprend cela.

L’église Saint-Pierre d’Arène, avec le Forum Jorge François, reste fidèle à sa vocation. Par cette exposition, comme par toutes ses activités au cœur de Nice, elle offre le beau témoignage d’une vraie vitalité. Et surtout, à l’image de ses portes monumentales ex-voto des événements tragiques du 14 juillet 2016, il veut redire à chacun, un message universel et solidaire de sagesse évangélique, un message bien incarné d‘espérance et de paix.

Yves-Marie Lequin
Aumônier des artistes
lecoursdephilo@hotmail.com
yvesmarielequin.com

2019-01-18T11:01:32+02:00
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