Mgr André Marceau, évêque de Nice, a présidé la messe de la Toussaint le 1er novembre 2020 en la basilique Notre-Dame, quelques jours seulement après l’attentat qui s’y est produit et a coûté la vie à trois personnes : Vincent, Nadine et Simone.

Crédit photos : Olivier Huitel / Diocèse de Nice.

Intervention d’accueil devant la Basilique Notre Dame 1er novembre 2020

Jeudi matin, Vincent a ouvert, comme à l’habitude, la basilique Notre-Dame.

Simone s’arrête pour y prier comme souvent elle en avait l’habitude, avec sa foi de sud-américaine.

Nadine vient confier à Dieu dans sa prière des êtres chers, des intentions que son amour lui fait porter pour ses amis et les autres.

Pour chacun, une dernière fois…

Et l’horrible survient.

C’est en cette même basilique que nous sommes rassemblés ce soir et le sens de cette célébration est de confier à Dieu dans une prière confiante, notre désarroi, notre peine, notre souffrance, notre incompréhension, nos sentiments de révolte peut-être… mais surtout pour demander la force des artisans de paix.

La basilique a été consacrée pour être signe d’une présence… celle de Dieu au cœur de la vie des hommes et proche d’eux… sur leurs routes. Jésus marchait sur les routes de Palestine. En ces murs, elle rassemble pour que s’exprime explicitement la foi des chrétiens : que soit annoncée la Bonne Nouvelle de l’Évangile de Dieu. Ainsi, Jésus sur la croix s’offre aux regards de tous, Parole d’Amour, de Paix, de Réconciliation, de Pardon de son Père. Il est exposé pour tous… « Les foules venaient vers lui pour entendre sa Parole. » Tous avaient accès à sa rencontre. Certains osaient le toucher…

En lui se révèle le vrai visage de Dieu qui aime tous les hommes. « A qui irions-nous Seigneur ? … » Ici est donc le lieu de la prière, tant publique que dans le secret des cœurs.

Ici dans la liturgie de la messe, Jésus Christ se donne toujours pain rompu pour un monde nouveau.

Ainsi, au cœur de la ville passante, la basilique tient ouverts pour tous les bras de Dieu, le Dieu en croix, au cœur transpercé. Chacun qui y vient chercher et trouver du repos : « Venez à moi vous tous qui peinez » et sentir un amour qui fait reprendre vie : « Prends ton grabat et marche. » On y vit le sacrement du Pardon.

Au cœur de la ville, la basilique Notre-Dame est lieu de ressourcement pour qui veut y entrer.

Ce caractère sacré marque aussi des lieux de culte de croyants chrétiens, juifs ou musulmans, dans la spécificité de chacun.

Ici, ces jours, l’abomination du geste terroriste a entaché la destination et la vocation de ce lieu. Tuer, nier la vie, oser la barbarie, est attenté à Dieu créateur et sauveur dans son projet d’amour pour les hommes.

Ce lieu a été détourné de sa vocation. Ce lieu a été profané.

A travers les 3 morts, Vincent, Nadine, Simone, ce sont tous les hommes qui ont été profanés, hommes créés comme à l’image et à la ressemblance de Dieu.

Qui peut s’arroger le droit d’attenter à la vie ?

A travers ces 3 vies volées ainsi au nom d’un faux visage de Dieu ou d’idéologies perverses, toxiques et mortifères, ce sont tous les chrétiens qui sont profanés par tout ce que l’on fait peser sur eux au nom d’un obscurantisme obscurcissant la raison. Vouloir inscrire en ce lieu un si funeste projet touche toute l’Église.

Les pierres ne peuvent crier leur horreur devant une loi de haine, de violence et de mort.

C’est donc la vie de tous ceux qui portent le nom du Christ, chrétiens, pierres vivantes animées de son Esprit, qui doit crier par le témoignage porté, que vient et se construit envers et contre tout le Royaume de Dieu et un monde de vie pour tous : « fratelli tutti ».

Mais n’oublions pas que, chacun, nous sommes pécheurs, portant nous aussi des zones d’ombre en nous. Par le signe de l’eau, que nous allons vivre, eau qui a marqué les murs de cette basilique… signe de conversion et de plongée dans l’amour de Dieu… entendons cet appel à vivre selon le chemin du Christ : chemin des Béatitudes.

Unis à Vincent, Simone et Nadine, implorons la miséricorde et le pardon de Dieu.

Que transparaisse en nos vies, dans l’Église, pour le monde, le visage d’un Dieu amoureux de la vie des hommes.

Que Dieu nous donne la force des témoins à la suite de tous les Saints.

Homélie 1er novembre 2020 Basilique Notre-Dame

« Et voici une foule immense » est-il dit au livre de l’Apocalypse, « de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le trône et devant l’Agneau ». Ils s’écriaient : « Le salut appartient à notre Dieu ». Ils viennent de la grande épreuve, ils ont lavé leurs robes : ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau » et nous avons chanté la litanie des Saints.

Il y a cette foule immense, foule de celles et de ceux qui déjà contemplent la face de Dieu, qui vivent pleinement de son Amour. Et il y a une foule immense, celle de la terre et nous en sommes, cohorte des saints de l’aujourd’hui.

Hommes et femmes « qui ont lavé leur vêtement », c’est-à-dire ont revêtu la robe du Christ, qui ont revêtu la vie du Christ marquée par son sang versé sur la Croix. Hommes, femmes de chair et d’os, les saints ne sont pas que sur les piliers des églises. Ils sont dans nos rues, dans nos familles, ils sont sur nos lieux de travail, ils sont nos compagnons de vie. C’est la vocation de celles et ceux qui portent le nom du Christ sur cette terre, notre vocation d’être ces dons de Dieu pour la vie des hommes.

La sainteté c’est de donner corps et réalité à l’Evangile du Christ pour donner à la vie, goût d’évangile, goût du Christ vivant, ressuscité.

C’est être porteurs, témoins, acteurs comme le maitre, et certains jusqu’au don du sang, de l’Amour de Dieu. Cet amour se décline de bien des manières. Tels ont été les saints, tels sont les saints d’aujourd’hui, tels pouvons-nous être nous-mêmes.

« Debout devant Dieu » : la vocation de l’homme n’est pas d’être asservi ni défait : le Christ a vaincu, la mort, le mal, la souffrance, la haine.

Debout ; c’est l’attitude de ceux qui le reconnaissent comme leur salut, l’horizon qui donne sens à la vie.

En toute circonstance et notamment dans les circonstances que nous vivons, circonstances dramatiques, circonstances qui nous blessent, circonstances qui nous questionnent, circonstances qui je souhaite ne nous feront pas sombrer d’une manière ou d’une autre, il est « notre espérance, notre gloire éternelle », l’Agneau qui a versé son sang.

C’est cette espérance que nous avons à porter et à partager. Par sa mort et sa résurrection, le Christ ouvre pour tous, chrétiens, hommes et femmes de bonne volonté, un chemin de vie pour que vive ce monde, « notre maison commune ».

Au cœur de ce monde si incertain et si explosif, avec des sentiments bien mêlés, nous réalisons combien est fragile notre condition humaine. Tout simplement j’ai envie que nous reprenions ensemble cette page de l’Évangile qui vient de nous être lue.

Jésus propose aux foules qui le suivaient, qui venaient vers lui ces paroles fortes et surprenantes. Quelle parole d’espérance pour nous aujourd’hui et quel chemin de vie ?

« Heureux… ils seront appelés Fils de Dieu. »

Jésus s’adressait aux disciples et à la foule. Ces paroles sont pour tous.

Ce texte dit « des Béatitudes », je le propose comme une feuille de route pour nos vies, nos existences. Le pape François les présente comme la carte d’identité du chrétien. La vie de notre société et la vie de notre monde ne trouvera le salut qu’en empruntant ce chemin… Il nous donne de nous ouvrir à plus grand que nous, à cette transcendance d’un Dieu qui nous aime, d’un Dieu qui appelle au Salut. Là se dessine le visage du Christ qui, par sa mort, a vaincu la mort et toute forme de morts.

Cette page de l’Evangile n’est pas qu’une belle poésie comme certains peuvent le penser ou bien des paroles d’un doux rêveur de Palestine, comme d’autres osent les taxer. Ce chemin des Béatitudes révèle le Christ. Ce chemin l’a conduit sur la croix.

Ainsi en nos églises la croix est toujours le signe de l’accueil d’un Dieu au cœur ouvert, un Dieu aux bras ouverts et qui propose à tous de prendre le chemin de vie de son Fils. C’est pour cela qu’on vient ici pour lui, avec lui, par lui.

C’est pour cela aussi que dans une foi toute simple, beaucoup se tournent vers des témoins, les saints. Ils sont représentés dans nos églises et ils nous disent comment leur chemin, qui n’a pas été un chemin de poésie, mais un chemin qui a semé la vie, qui a semé l’amour, qui a semé le partage, chemin parfois difficile pour certains: c’est le chemin des Béatitudes au présent des siècles.

« A cause de mon nom dit Jésus, on vous persécutera ».

Faut-il avoir peur si à cause de son nom vient pour nous la contradiction et même jusqu’à dans l’absurde ?

Je vous invite, si vous avez à la maison un Nouveau Testament, à relire ce texte devant la croix. Mais dès maintenant en contemplant le crucifix du chœur relisons les Béatitudes devant le visage du crucifié.

En lui s’exprime tout le projet d’amour de Dieu pour les hommes. Le prix de cet amour fut la vie donnée jusqu’au bout. Aujourd’hui, des hommes, des femmes et parmi nous sûrement beaucoup donnent de leur vie, leur vie pour que ce monde soit selon le cœur de Dieu. Contemplant le Christ, cette page des Béatitudes nous fait entrer au cœur du mystère de la vie de Jésus. Regardez le Christ, c’est en lui le souffrant de la croix, regarder celui qui a été « pauvre de cœur », celui dont le cœur ne fut pas fermé sur lui-même mais un cœur ouvert sur les autres, pour les autres, révélant ainsi le cœur de Dieu. L’Evangile nous montre Jésus partageant la peine de ses amis. Il pleura avec Marthe et Marie. Il arrêta le convoi funèbre de cette mère qui amenait son fils au tombeau : en Jésus, tous ceux qui pleurent et ceux qui savent pleurer. Contemplet le visage de Jésus, un visage de douleur, un visage marqué par des outrages, ce n’est pas voir le visage de la rébellion, de la violence : « Heureux les doux ». Jésus

a dénoncé ce qui pouvait blesser le cœur de l’homme, la vie de l’homme. C’est par la force de l’Amour de Dieu qu’il a posé les signes et prononcé les paroles de guérison et de respect rétablissant l’homme dans sa dignité d’homme. Sur la croix s’exprime la force de l’Amour.

« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice… » Vivre dans la droiture et la vérité des relations. Faim et soif de ce qui est le bien pour tous et les petits et les pauvres ici et de par notre planète.

« Heureux les miséricordieux » : sa mission a bien été de révéler le cœur de Dieu. Jésus au cœur transpercé. Le cœur de Dieu qui est touché, blessé par tout ce qui blesse l’homme. Nous savons tout ce qui peut tuer, blesser, faire mal en paroles, par des gestes.

Rappelons-nous l’année de la Miséricorde voulue par le Pape François.

Ce regard du Fils de Dieu qui s’éteint sur la croix a été celui qui appelé au pardon.

Jésus au cœur pur, tout donné, dans le détachement et la chasteté, pour que vivent les hommes. Tel était le projet que Dieu lui a confié.

Faire vivre : Jésus relevait, prenait par la main pour inviter à reprendre le chemin de la vie. « Heureux les artisans de paix » : « Je vous donne ma paix, non pas comme le monde la donne ». La paix qui vient de Dieu, la paix sans arrière-pensée, force de réconciliation qui peut pacifier les cœurs, plus forte que la division, que la guerre dans le cœur de chacun, que la ténèbre qui obscurcit le cœur de l’homme et laisse libre court au Mal. C’est la conversion des cœurs et du regard sur l’autre.

Artisans de paix, Jésus est conduit à la croix sur dénonciation, calomnie, parce qu’il détournait, du vrai visage de Dieu, son Père.

Mes amis, contempler le Christ et relire les Béatitudes, c’est nous ouvrir un chemin de vie. Je n’ai pas de conseils à donner, je n’ai qu’à vous dire : « Contemplez le Christ, entendez résonner les Béatitudes ». Elles prendront chair en vous. Elles diront à vos cœurs la parole de conversion qui permet de vivre ensemble.

« Heureux…. Fils de Dieu »

Malgré nos résistances, entendons là où nous sommes, chacune et chacun, avec nos responsabilités, avec notre humanité, avec nos convictions, cet appel à donner corps à ce monde selon le cœur de Dieu. Nous le savons et c’est banal de le dire : la haine n’appelle que la haine, la violence n’appelle que la violence, l’escalade appelle l’escalade et le rejet n’appelle que le rejet.

Inversons ce chemin.

L’homme de la croix, le marcheur des routes de Palestine, est allé au bout, au bout du dialogue de Dieu et de l’humanité. Il a tout donné. Il a donné tout l’amour de Dieu pour que vivent les hommes.

Mes amis, c’est cela notre trésor. Il nous est confié, le trésor de son amour. Alors, Chrétiens, puisons à ce trésor, partageons-le, faisons-le fructifier sans honte.

Porter le nom du Christ est un nom de paix. Hommes et femmes de bonne volonté, accueillez ce texte non pas uniquement comme une sagesse mais rempli d’un esprit, d’un souffle qui peut donner à notre monde de vivre de ces semences d’amour, de vie, d’espérance. La croix est passée pour un échec, Mais l’amour donné ne peut être un échec.

Dieu a ressuscité Jésus.

Debout devant Dieu, debout par la force de l’Amour de Dieu, frères et sœurs, aujourd’hui, debout avec le Christ ressuscité et à sa suite, au milieu de nos frères, dans nos rues, sur l’avenue Jean Médecin, dans le tram qui passe là devant, dans notre ville, debout devant Dieu, avec le Christ ressuscité, pour la vie de notre cité, pour la vie de nos familles, pour la vie aujourd’hui malmenée par cette pandémie. C’est là dans la vie de chaque jour que se gagne ce combat de l’amour, de la vie et de l’espérance : debout devant Dieu.

Que tous nos lieux de vie portent cette marque. C’est là, le combat quotidien. La douceur l’emportera.

« Doux et humbles de cœur » dit Jésus, artisans de paix et d’amitié, façonnons cette société selon le visage du Christ. Pas une société du soupçon et de la défiance mais de la fraternité et de la solidarité qui peuvent retrouver en ces moments un sens plus fort au souffle de l’esprit des Béatitudes et en nous souvenant que trois de nos amis, Vincent, Simone et Nadine, ici même, dans ce lieu venaient vivre une rencontre, une prière et ont laissé leur vie.

+ André MARCEAU