Après la révolution des parapluies, une nouvelle vague de contestation exceptionnelle par son ampleur et l’originalité de ses modes d’action secoue Hong Kong. Rencontre avec Betty Lau (13 septembre 2019), représentante de «Hong Kong In-Media», média citoyen indépendant en ligne et partenaire du CCFD Terre Solidaire.

Plusieurs affiches évoquant les protestations réalisées par des artistes anonymes sont partagées via l’application Telegram utilisées par les manifestants © Telegram

Depuis plusieurs mois, les habitants de Hong Kong se mobilisent lors de manifestations hebdomadaires. Ils dénoncent les atteintes à la démocratie et l’emprise de Pékin. La représentante d’une des organisations partenaires que soutient sur place le CCFD Terre Solidaire, Betty Lau apporte un éclairage privilégié.

Hong Kong In-Media, partenaire du CCFD Terre Solidaire, a créé un média citoyen indépendant en ligne. Au fil des années, l’association a également développé des formations pour les journalistes et compte une large équipe de militants bénévoles qui coordonne des actions citoyennes. In-Media milite pour une presse indépendante à l’heure où l’emprise de Pékin sur les médias hongkongais est de plus en plus importante.

Pourquoi ce mouvement a-t-il pris autant d’ampleur ?
L’amendement au projet de loi sur l’extradition a été perçu comme une atteinte grave au principe de « Un pays, deux systèmes ». Depuis la restitution du territoire à la Chine communiste en 1997, ce principe garantissait la liberté et le respect des droits humains à Hong Kong. Nos deux systèmes judiciaires sont différents, et la justice chinoise est réputée pour son lourd passif en termes de violations des droits humains. La crainte de tomber sous le coup des lois chinoises, sans la moindre garantie de respect des droits humains fondamentaux, est à l’origine de la contestation.
Par ailleurs, nous avons été régis durant plus d’un siècle par le système britannique, et avons toujours revendiqué une identité forte, bien différente de celle de la Chine. Mais depuis la restitution de Hong Kong, la promesse de respect de la démocratie n’a jamais été tenue. En particulier après la révolution des parapluies (Occupy en anglais) en 2014, où la Chine a renforcé son contrôle.
Pour nombre de personnes, l’amendement au projet de loi sur l’extradition fait sauter la dernière digue et met un terme à la liberté relative dont jouissait la ville de Hong Kong.
Enfin, le 12 juin dernier, le mouvement s’est intensifié lorsque la police s’est violemment confrontée aux manifestants –dans leur grande majorité pacifiques– en usant de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc, attisant ainsi la colère de la population envers le gouvernement et les forces de l’ordre. Depuis, les violences policières se sont aggravées de manière quasi quotidienne et il semble qu’aucun contrôle ne soit exercé sur l’usage de la force par la police. À l’heure actuelle, la contestation n’est plus uniquement liée à la question de l’extradition, elle est dirigée contre la brutalité et les abus de pouvoir des forces de l’ordre.

Ce mouvement semble très organisé et s’appuie sur des stratégies de mobilisation innovantes. Quelles sont les différences avec le mouvement Occupy ?
Les leçons de l’échec du mouvement Occupy de 2014 ont été tirées. À l’époque, la seule stratégie des militants consistait à occuper les principaux accès routiers jusqu’à obtenir gain de cause sur ses revendications. Mais le gouvernement n’a jamais reculé. L’occupation s’est prolongée et est devenue problématique pour la population, qui a cessé de soutenir le mouvement. Des divergences sont apparues : certains manifestants pensaient qu’il fallait changer de stratégie et opter pour des modes d’actions plus violents, mais ils n’ont pas obtenu l’adhésion de la majorité. Ces clivages ont perduré au cours des années suivantes.
Au sein du mouvement actuel, les manifestants sont très conscients des leçons d’Occupy. Selon eux, le recours à des stratégies complémentaires –actions pacifiques et modes d’actions plus violents– permet d’atteindre l’objectif principal. Ils sont également plus mobiles en défilant chaque semaine dans un lieu différent. Ils se rapprochent ainsi des tactiques dites de guérilla.

Alors que le gouvernement refuse de faire la moindre concession, comment voyez-vous une éventuelle sortie de crise ?
Au regard de l’escalade qui se poursuit, des manifestations et de la violence policière, la possibilité d’une réconciliation s’amenuise un peu plus chaque jour. Honnêtement, je ne vois pas de porte de sortie dans la mesure où de plus en plus de manifestants et de citoyens sont blessés ou détenus. La communauté internationale devrait faire davantage pression sur les gouvernements chinois et hongkongais, pour qu’ils cessent de faire un usage disproportionné de la force, et parviennent à une réconciliation pacifique avec les manifestants.

Croyez-vous que la société civile sortira renforcée de ce mouvement, quelle qu’en soit l’issue ?
Je suis convaincue que la société civile s’est renforcée au cours des derniers mois. Hong Kong ne sera plus jamais la même. Les réseaux qui se sont tissés durant le mouvement continueront de rapprocher les gens les uns des autres. Néanmoins, il me semble aussi que la société civile va devoir faire face à de plus grands défis à l’avenir, car le gouvernement va très certainement renforcer son emprise.

Propos recueillis par Hélène Jullien (Faim et Développement)
Publié dans « Infos en bref » n°95 / octobre 2019, CCFD Terre Solidaire des Alpes-Maritimes
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