Mgr Paul Rémond, évêque de Nice de 1930 à sa mort en 1963, a laissé un souvenir très vivant dans le diocèse en raison de sa forte personnalité et d’une riche carrière tournée autant vers les affaires religieuses que vers la politique.

Les années de formation
Paul Rémond naquit en 1863 dans une pieuse famille du Jura. Il effectua ses études sacerdotales au Séminaire français de Rome. Docteur en philosophie et en théologie, il fut ordonné prêtre en 1899. Il exerça les fonctions de vicaire à Belfort de 1900 à 1906, puis d’aumônier au lycée de Besançon de 1906 à 1914.

Durant ces années, le jeune prêtre se fit remarquer par son talent oratoire et son rayonnement personnel. Mobilisé dans l’armée active en 1914, il combattit sur tous les fronts et obtint les plus brillantes décorations. Chef d’une compagnie de mitrailleuses, il termina la guerre comme l’ecclésiastique le plus haut gradé de l’armée française.

Le sacre épiscopal
Le conflit terminé, le chanoine Rémond assura de nouveau à Besançon ses activités d’aumônier, de prédicateur et d’animateur d’œuvres. Ce fut alors que son destin prit un tour nouveau pour des raisons de haute politique. En effet, le traité de Versailles, signé avec l’Allemagne le 28 juin 1919, accordait à la France une zone d’occupation temporaire sur la rive gauche du Rhin. Il apparaissait ainsi nécessaire de pourvoir aux besoins religieux des soldats et des nombreux civils détachés dans la zone française. Plus encore, il fallait faire accepter l’occupation étrangère aux vaincus. À cet effet, la carte religieuse pouvait se révéler utile. Les Rhénans étant très majoritairement catholiques, la France avait intérêt à montrer son ouverture, sa volonté de respecter et de défendre les valeurs religieuses de ses nouveaux administrés. Aussi le gouvernement français fut-il très vite convaincu qu’il convenait de nommer un évêque aumônier général de l’armée du Rhin, chargé surtout de nouer des liens, les plus cordiaux possibles, avec les autorités locales. Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères se chargea de faire aboutir ce dossier avec l’aide de Louis Barthou, ministre de la Guerre.

Ch. Rémond, lieutenant du 54e R2giment d’infanterie territoriale.

L’action diplomatique consista d’abord à convaincre la curie romaine de créer la nouvelle charge d’évêque, ce qui aboutit malgré divers obstacles. Restait à choisir le nouveau prélat. Celui-ci devait faire preuve de nombreuses qualités: expérience militaire puisqu’il serait aumônier général des armées, connaissance de la langue allemande et de la région rhénane, dynamisme, patriotisme, tact et diplomatie. Le chanoine Rémond répondait en tout point à ce portrait. De plus, ses qualités intellectuelles étaient unanimement reconnues. Son expérience sacerdotale apparaissait très riche. Pendant la guerre, il s’était révélé un remarquable entraîneur d’hommes. Sous l’angle politique, il offrait toutes les garanties: passé par le mouvement du Sillon dans sa jeunesse, il était ardemment républicain et démocrate à une époque où ce choix n’était pas unanime dans le clergé. En 1926, quand le pape Pie XI condamna la ligue d’extrême droite l’Action Française, Paul Rémond, contrairement à d’autres ecclésiastiques, se rangea sans équivoque sur cette ligne et publia un livre, L’Heure d’obéir, qui soutenait fermement la position du Saint-Siège. Cependant, au moment où se décida la nomination du nouvel évêque, d’autres prêtres, bénéficiant d’appuis politique ou religieux, se mirent sur les rangs. En définitive, ces candidatures échouèrent et Paul Rémond, objet d’une enquête serrée et positive effectuée par les services des Affaires étrangères, fut le candidat retenu par Aristide Briand. Le 7 avril, la curie annonça au gouvernement de Paris que le chanoine Rémond devenait évêque.

Mgr Rémond choisit une double devise inspirée de Jeanne d’Arc, En nom Dieu, et de Saint-Paul, Sicut bonus miles Christi (Comme un bon soldat du Christ). La consécration épiscopale eut lieu dans la cathédrale de Besançon, le 29 mai 1921, en présence de nombreuses personnalités. À l’issue du banquet qui suivit, le doyen du chapitre de la cathédrale s’adressa en vers au nouveau prélat en résumant sa mission: «Votre diocèse est beau, j’y vois toute la France(…), France! Vous la ferez aimer en Rhénanie».

Les années allemandes
L’autorité de Mgr Rémond s’étendait sur un vaste territoire long de 300 kilomètres et large de 150. Ses ouailles françaises, militaires et civiles, étaient 300 000 en 1923. Avec la cinquantaine de prêtres qui l’assistaient, il répondit d’abord aux besoins religieux des Français, offices, prédications, administration des sacrements. Il participa à d’innombrables cérémonies, prises d’armes et audiences.

Dans le même temps, Mgr Rémond se fit l’auxiliaire du gouvernement français. Agent d’information, il rédigeait de longs rapports rassemblant tous les renseignements qu’il recueillait sur la conjoncture politique allemande et l’état des esprits. Grâce à son habileté, il réussit également à nouer des relations cordiales avec le clergé allemand en l’assurant qu’il agissait non à des fins politiques, mais pour le bien des âmes et la solidarité catholique. Mgr Rémond qui rencontra à plusieurs reprises le pape Benoit XV et son successeur Pie XI remporta un grand succès diplomatique : en 1922, il obtint du Saint-Siège une déclaration suivant laquelle Rome disait approuver la politique religieuse menée par la France en Rhénanie. Cet acte important qui, d’une certaine manière, légitimait l’occupation, valut à l’aumônier général les félicitations chaleureuses et publiques de Raymond Poincaré, chef du gouvernement.

Les années niçoises
En 1930, à la fin de l’occupation française en Rhénanie, Mgr Rémond fut nommé évêque de Nice et y resta jusqu’à la fin de sa vie en 1963.

Le nouvel évêque, confronté à la crise économique des années 1930, préconisa le retour aux valeurs chrétiennes, la charité, la compassion, la justice sociale. Il multiplia les aides en faveur des populations éprouvées, stimula l’Action catholique et le syndicalisme chrétien.

Mgr Rémond, fidèle républicain, travailla à la réconciliation de l’Église et des pouvoirs publics. Il noua une solide amitié avec Jean Médecin, maire de Nice. Dès 1933, il condamna l’antisémitisme nazi et accorda toute l’aide possible aux juifs fuyant l’Allemagne. En 1939, il fut chargé de missions par le gouvernement français: conversations secrètes avec le général Franco pour détourner l’Espagne d’une alliance militaire avec l’Allemagne, interventions radiodiffusées pour entretenir le moral des Français pendant la Drôle de guerre.

Frappé de stupeur par la défaite de 1940, Mgr Rémond se rallia à son ancien chef de la Grande Guerre, le maréchal Pétain, mais il ne sombra pas dans l’idolâtrie pétainiste, désapprouva la collaboration, l’occupation italienne suivie de l’occupation allemande, l’antisémitisme du régime de Vichy. L’évêque aidait discrètement les juifs persécutés et, avec un ami israélite, Moussa Abadi, mit sur pied un réseau de sauvetage d’enfants juifs qui épargna la déportation à 527 jeunes. Cette action et d’autres preuves de courage public lui valurent une immense popularité à la Libération.

Après la guerre, Mgr Rémond, toujours en prise avec la politique, aida la presse chrétienne et les partis républicains. En 1958, il se déclara favorable aux institutions de la Ve République et au général de Gaulle. Il condamna à la fois le totalitarisme marxiste et les excès du capitalisme.

Mgr Rémond, doté d’une personnalité alliant autorité, sensibilité, diplomatie, humour, attachement à la tradition n’excluant pas l’ouverture, resta actif pratiquement jusqu’à son dernier jour et demeura très cher au cœur de ses diocésains.

Ralph Schor,
Professeur émérite des Universités

Sacre, Besançon, 1921.

Bibliographie
BOUIS Gilles (dir), Le diocèse de Nice. Histoire et identités d’une terre de contrastes, Ed. du Signe, Strasbourg, 2015.
SCHOR Ralph, Mgr Paul Rémond. Un évêque dans le siècle, Ed. Serre, Nice, 1984, rééd. 2002.