Le 30 avril n’est pas un jour comme un autre pour le père Ildephonse Niyongabo: depuis 1997, ce jour est lié au massacre de quarante jeunes séminaristes burundais dont il est l’un des survivants. Avec ceux qui sont restés, il porte la responsabilité d’être témoin de ces martyrs de la fraternité morts dans un esprit d’amour, de sainteté du quotidien. Ordonné prêtre le 27 décembre 2008 au Burundi, le père Ildephonse est arrivé le 3 décembre 2018 dans le diocèse de Nice, comme prêtre fidei donum. Il exerce son ministère à la paroisse Saint-Vincent de Lérins.

C’est à l’âge de treize ans, à la fin de l’école primaire (de la première à la sixième année) que le père Ildephonse a intégré le petit séminaire de Buta, situé au sud du Burundi. Son directeur était un prêtre du diocèse de Bururi. Le cycle inférieur (de la septième à la dixième année) puis supérieur (de la onzième à la treizième année) devaient conduire les séminaristes au diplôme des humanités générales, avant le grand séminaire ou l’université. À l’aube du 30 avril 1997, le séminaire comptait deux-cent-quarante jeunes, dont quatre-vingt-dix du cycle supérieur. Ildephonse était âgé de dix-huit ans. C’est son dortoir, celui du cycle supérieur situé à l’étage, qui a été la cible principale des rebelles hutus.

«À cinq heures, on était au lit. On a été réveillés par des tirs. Les rebelles sont entrés dans le dortoir. On s’était cachés sous les lits. Ils nous ont demandé de nous séparer entre Hutu et Tutsi (deux des trois ethnies du pays avec les Twa, comme au Rwanda voisin). Fort heureusement, nous sommes restés ensemble. Voir cet esprit d’unité, c’était vraiment miraculeux dans un pays déchiré par les divisions. Ç’a été l’œuvre du Saint-Esprit. On savait qui était Hutu, qui était Tutsi. Mais il y a eu cette force de rester ensemble malgré la menace.» Le père Ildephonse explique cette unité par l’esprit de fraternité qui était au cœur de la formation. «La crise a éclaté en 1993 car le président du Burundi a été tué. Au séminaire, pendant quatre ans, on avait été formés, entraînés sur le chemin du dialogue. Nos formateurs, prêtres et laïcs, nous disaient qu’on était frères. C’est une force qu’on avait acquise dans toutes les activités. Il n’y avait pas de tensions entre nous, on était unis.»

Le 30 avril 1997, les rebelles ont fait feu sur les séminaristes. Ildephonse a été blessé à la jambe droite par six balles. «J’ai été sauvé par le sang d’un camarade qui s’est versé sur moi. Il est mort sous le lit, à côté de moi, et m’a dit avant qu’il ne meure: “On doit rester unis même si on nous demande de nous séparer”. Cela est un bon testament qui m’accompagne au quotidien. D’autres compagnons sont morts en disant: “Seigneur, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font” Trente-sept séminaristes du cycle supérieur et trois du cycle inférieur ont été tués. À Buta, à côté du cimetière, un sanctuaire a été construit par le diocèse pour que les gens viennent prier. «À chaque fin de mois, le 30, il y a une prière qui est organisée, une messe. Des gens viennent de tout le pays. Parfois, il y a des témoignages de conversion, de pardon, de réconciliation.» (Photos: ferveur et recueillement à Buta à l’occasion du 24e anniversaire du massacre)

Après le massacre, les blessés ont été transportés dans des hôpitaux du pays, notamment à Bujumbura, la capitale. Ildephonse est retourné au séminaire un an après. «Malgré cet épisode terrible, on a continué.» Sept ans plus tard, en 2004, les tensions étaient retombées, il y avait eu des pourparlers et un cessez-le-feu. Le futur prêtre était alors l’économe de la paroisse où il faisait un stage. «J’ai pu rencontrer un des anciens rebelles en attente d’être intégré dans l’armée. Il m’a raconté son histoire, sa participation au massacre du séminaire de Buta, sans savoir que j’étais un des survivants. J’ai eu la force de pardonner à ces rebelles. Le pardon, c’est quelque chose de merveilleux.» Vingt-quatre ans après le massacre, la justice n’a toujours pas été rendue.

De 2008 à 2014, le père Ildephonse a continué ses études à Rome, ville qu’il avait rejointe en 2005. De 2014 à 2018, il a été en ministère dans une paroisse du centre de l’Italie. Avant, donc, de venir dans le diocèse de Nice. Il ne manque pas de porter témoignage, comme lors d’une rencontre internationale à Saint-Pierre de Rome en 2010, à la télé italienne, ou auprès de ses paroissiens, des jeunes notamment. «Nous, qui sommes restés, nous avons la responsabilité d’être des témoins, des confesseurs de la foi.» Le 21 juin 2019, a été ouverte la phase diocésaine, première étape du procès de canonisation de quarante-quatre martyrs burundais, dont les quarante jeunes séminaristes massacrés. «On espère que ça va aboutir. Mais, en tant que burundais, en tant que chrétiens, on les vénère déjà comme martyrs de la fraternité. Hutu, Tutsi, Twa?… Je me sens vraiment Burundais.»

Denis Jaubert